Trésor du mois – Dialogue de mes lampes

MAGLOIRE-SAINT-AUDE. Dialogue de mes lampes. Port-au Prince : Imprimerie de l’Etat, 1941. In-8°. Couverture illustrée, numéroté 33/50 exemplaires sur beaux papiers. Frontispice de Milo Rigaud. Cote : DELTA 86879 (9). Provenance : don de l’Union culturelle et technique de langue française.

Cet ouvrage est une édition originale rare du premier recueil de poésie de l’écrivain haïtien Magloire-Saint-Aude. Né le 2 avril 1912 à Port-au-Prince, Clément Magloire fils est l’héritier d’une famille de notables : son père est le fondateur du journal Le Matin. Il publie très jeune ses premiers poèmes dans La Relève et Le Matin. En 1938, il participe au mouvement indigéniste des Griots : La Revue scientifique et littéraire d’Haïti, en compagnie de Carl Brouard (ancien de La Revue Indigène), François Duvalier (futur dictateur) et Lorimer Denis (ethnographe). Les objectifs de cette publication sont exposés dans le premier numéro : « faire appel à la collaboration de tous pour chanter le pays haïtien ». Mais Magloire va  prendre assez rapidement ses distances pour suivre une nouvelle voie.

1941 est pour lui une année décisive : il publie le recueil Dialogue de mes lampes et devient Magloire-Saint-Aude, rejetant le prénom de son père et ajoutant le nom de sa mère. Cette plaquette, illustrée par Milo Rigaud, spécialiste du vaudou, comprend onze courts poèmes, dialogues entre le poète et lui-même, entre ses désirs et ses rêves, marqués par le sentiment du vide, titre du premier texte. Les symboles foisonnent, l’hermétisme domine. Dans sa préface, Philippe Thoby-Marcelin, l’un des fondateurs de La Revue indigène et lui-même auteur de poèmes avant-gardistes, n’hésite pas à qualifier Magloire-Saint-Aude de « surréaliste ». Mais en 1942, Edris Saint-Amand dans son Essai d’explication de «  Dialogue de mes lampes » considère que le poète n’est pas vraiment surréaliste : « il compose une œuvre en apparence incohérente, mais sous la dictée de l’intelligence claire, en état de veille ». Quoi qu’il en soit, dès l’après-guerre, l’œuvre est reconnue et appréciée au-delà d’Haïti. En 1953 dans La Clé des champs, André Breton lui-même salue ainsi le travail du poète : « quand je me demande pour l’impression de quelle œuvre contemporaine, il ne saurait y avoir de trop beaux caractères […], je reviens infailliblement aux deux très minces plaquettes : Dialogue de mes lampes et Tabou .

Que devient Magloire-Saint-Aude après ce coup d’éclat ? Il se consacre surtout au journalisme, vivant en paria dans un quartier pauvre de Port-au-Prince. Il publie en 1956 un troisième et dernier recueil de poèmes Déchu. Alternant séjours en prison et à l’hôpital, il meurt le 27 mai 1971 et a droit paradoxalement à des funérailles nationales.

La provenance de l’exemplaire conservé est particulièrement intéressante. Il s’agit en effet d’un volume dédicacé à Maurice Dartigue, nommé en 1941 ministre de l’Éducation, de l’Agriculture et du travail d’Haïti. Exilé en 1946, il travaille de 1956 à 1971 à l’UNESCO et meurt à Paris en 1982. La plaquette est récupérée par l’Union culturelle dont l’un des objectifs est de constituer une bibliothèque internationale de langue française et est donné à la bibliothèque Sainte-Geneviève en 1984.

Anne Vergne

Bibliographie :
Edris SAINT-AMAND. Essai d’explication de « Dialogue de mes lampes ». 3e éd. Port-au-Prince  : Ed. mémoire, 1995 – 8 Y SUP 67778
Stéphane MARTELLY. Le sujet opaque : une lecture de l’œuvre poétique de Magloire-Sainte-Aude. Paris : L’Harmattan, 2001 – 8 Y SUP 84873
André BRETON. La clé des champs. Paris : Editions du Sagittaire, 1953 – 8 Y SUP 14469
Naomi M. GARRET. The Renaissance of Haitian poetry. Paris : Présence africaine, 1963 – 8 Y SUP 20686
Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle / sous la dir. de Jean WEISGERBER. Budapest : Akadémiai kiado, 1986 – 8 COL 3319 (4)
The Dedalus book of surrealism. 1 The identity of things / ed. by Michael RICHARDSON. [London] : Dedalus, 1993 – 8 Y SUP  56518 (1)
Michal OBSZYNSKI. Manifestes et programmes littéraires aux Caraïbes francophones. Amsterdam  : Rodopi, 2016 – 8 U SUP 1761

Trésor du mois – Les souvenirs romains du peintre Thomas

THOMAS, Antoine Jean-Baptiste. Un an à Rome et dans ses environs : recueil de dessins lithographiés représentant les costumes, les usages et les cérémonies civiles et religieuses des Etats romains. Paris, F. Didot, 1823. 44 p., 72 f. de pl. ; in-folio. FOL Z 720 INV 682 RES

Peintre français, Antoine Jean-Baptiste Thomas (1791-1834 ?) remporte le prix de Rome en 1816. Lors de son séjour de deux ans à l’Académie de France, à la Villa Médicis, il arpente la Ville et ses environs, croquant dans ses carnets les scènes de la rue, les fêtes et les cérémonies religieuses, les silhouettes et les animaux. Les lithographies de Villain reproduisent à la perfection la sûreté du dessin et la richesse des détails. Dans l’exemplaire récemment acquis par la bibliothèque Sainte-Geneviève, toutes les planches ont été coloriées avec minutie et poésie.

 

La Rome de 1816 n’est plus que la petite capitale provinciale et ruinée des Etats pontificaux. L’Eglise y fait régner son ordre moral : les blasphèmes y sont punis par l’exposition au pilori. La vie quotidienne est rythmée par nombre de cérémonies religieuses qui donnent lieu aux débordements festifs de la population  : l’Epiphanie ( la « Befana »), le Carnaval, la Saint-Joseph, etc. Malgré le carcan rigoriste, la rue est pleine de vie et constitue un spectacle que la bonne société contemple depuis les balcons clos de ses palais. Le Corso sert de théâtre, une fois l’an, à la course des « barberi » (chevaux barbes). Le Colisée est un lieu de prédication ou de processions ; on inonde la place Navone pour y patauger en société en souvenir des anciennes naumachies.
On part en bonne compagnie goûter aux plaisirs terrestres du Testaccio. Feux d’artifices et feux de Bengale embrasent le château Saint-Ange dans le grand éventail du ciel romain. Enfin, dans la campagne ravagée par la malaria, rôdent les fameux brigands romains. Tout ce « folklore » qui est cité généreusement par les voyageurs de l’époque subsiste en grande partie aujourd’hui, au moins dans la mémoire des « vieux Romains ».

Thomas n’a jamais retrouvé dans les peintures officielles de sa brève carrière le coup d’œil de ses années romaines, la vivacité du trait et le charme des scènes de genre. Il a fait de cet album un monument, au sens étymologique, de son bref séjour romain. « On ne quitte jamais Rome » concluait le président de Brosses, converti tardif à la volupté romaine. Plus près de nous, Julien Green disait : « Qui a connu et aimé Rome dans sa jeunesse, ne l’oubliera jamais ». Le destin de Thomas n’a pas répondu à la promesse de l’aube.

Yannick NEXON

 

 

Liens: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1067335

Trésor du mois – Cataractes de l’Imagination

Jean-Marie Chassaignon. Cataractes de l’Imagination, Déluge de la Scribomanie, Vomissement Littéraire, Hémorrhagie Encyclopédique, Monstre des Monstres. Par Epiménide l’Inspiré. Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions, 1779, 4 volumes in-12. Cote: 8 Z 7550 INV 10995-10998 FA – Achat, vente Kalck, 2016

Cet ouvrage rare et curieux, original et méconnu, n’a jamais été réédité. Dans cette œuvre polémique et satirique, Jean-Marie Chassaignon (1735-1795), issu d’une riche famille de commerçants lyonnais, auteur marginal et anticonformiste considéré comme un fou littéraire se livre à des attaques furibondes et désordonnées contre tout ce qui existe, et plus particulièrement contre les écrivains du siècle de Louis XIV et de son temps, rabaissant les plus reconnus et glorifiant des auteurs obscurs. Les digressions autobiographiques qui émaillent les essais littéraires de Chassaignon, dévoilent sa vie instable et ses vagabondages, tant géographiques (entre Lyon, Paris et la Savoie) que psychiques.

Production d’un cerveau en délire, soucieux de dénoncer les vices et de réformer les défauts de son siècle, l’ouvrage, composé sans plan préétabli, est déséquilibré et chaotique. Il se présente d’ailleurs comme un corps malade, dérangé, et non comme un organisme harmonieux. Les métaphores de cataclysmes et de maladies se développent dans le titre, où se côtoient les termes de cataracte, déluge, vomissement, hémorragie … L’ouvrage est volontairement monstrueux, d’où les expressions « monstre des monstres », qui figure dans le titre général, « monstre littéraire » (titre du tome 2), « entrailles du monstre littéraire » (titre du tome 3), « arrière-monstre, plus terrible que le monstre » et « anti-monstre » (dans le tome 4). Fier de son originalité, Chassaignon revendique sa supériorité.

Se référant à l’Antiquité, il prend pour pseudonyme Epiménide l’Inspiré et mentionne sur la page de titre comme lieu d’édition fictif « Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions ». Trophonius, oracle de la mythologie grecque, possédait un sanctuaire souterrain, d’où ceux qui recevaient ses oracles sous forme de visions ressortaient tout hébétés. Epiménide, philosophe et poète crétois, ayant, selon la légende, dormi cinquante-sept ans dans une caverne, aurait acquis durant ce sommeil sagesse et clairvoyance et se serait mis à prophétiser. Chassaignon reprend la figure d’Epiménide, qui apparaissait déjà dans les comédies de Paul Poisson en 1735 et du président Hénault en 1757 pour opposer le regard critique d’un homme venu des âges anciens à la décadence des temps présents. Le frontispice gravé sur cuivre du premier volume le représente en écrivain inspiré.

Jocelyn Bouquillard

Bibliographie :

  • Pierre-Gustave Brunet, Les fous littéraires. Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc. par Philomneste Junior, Bruxelles : Gay et Doucé, 1880, p. 40-41.
  • Joseph Marie Quérard, Les Supercheries littéraires dévoilées, Paris, 1847-1853, 5 vol., t. I, 1847, col. 1241-1242 (Epiménide l’inspiré).
  • Jean Roudaut, « Un cas littéraire : Chassaignon », dans les Cahiers du Sud, Tome XLVI, 1957, n° 346, p. 424-427.
  • Michel Delon, notice dans le Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française de Jean-Pierre de Beaumarchais et Daniel Couty, Paris : Bordas, 1994, p. 267-268.

Trésor du mois – Un casse-tête iroquois à la bibliothèque Sainte-Geneviève

Casse-tête iroquois. Bois (peut-être érable). L 50 x l 13 x h 7 cm. Sur le dos, quinze incrustations de coquillages. Sur la partie supérieure, une inscription « Gopin » ou « Chopin » (?), XVIIes.

Le casse-tête est une arme utilisée par les Indiens d’Amérique du nord pour le combat au corps à corps. Parfois l’objet est abandonné sur les lieux du combat, comme une « signature ». Le casse-tête est décoré sur le manche d’incrustations de coquillages ou wampum blancs (univalve de type conque) ou violets (bivalve, en bas). Ces incrustations servent à décorer mais aussi à personnaliser l’arme, évoquant dans certains cas le totem animalier de la tribu ou directement le possesseur lui-même.

L’origine géographique ne fait aucun doute : la région du lac Ontario. Longtemps considéré comme huron, le casse-tête est désormais publié comme iroquois ; le motif en croix sur la tête est particulièrement cité comme typique de l’art iroquois. Les Hurons (ou Wendat) comme les Iroquois sont des fédérations de nations en lutte les unes contre les autres et alliées selon les circonstances aux différents envahisseurs : les Hurons, aux Français, les Iroquois, aux Hollandais puis aux Anglais.

 

On sait que ce casse-tête figurait au cabinet de curiosités installé dans un salon au bout de la galerie de la bibliothèque de l’abbaye Sainte-Geneviève par Claude du Molinet à la fin du XVIIe siècle. Dans la publication posthume de ce dernier, on distingue sur la gravure d’Ertinger (pl. 4) datée de 1688 « en face de l’entrée une espèce d’alcôve d’architecture entre les deux fenêtres qui l’éclairent, il s’y voit plusieurs sortes d’habits et d’armes des païs étrangers, des Perses, des Indiens et des Américains ».

Plusieurs hypothèses récentes permettent d’échafauder une transmission vraisemblable : le grand collectionneur Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) possède dès 1605 un casse-tête semblable. On sait qu’il correspondait avec de nombreux missionnaires, dont les Capucins de la Nouvelle-France. A la mort de Peiresc (1637), une grande partie des objets de son cabinet sont acquis par Achille II de Harlay (1606-1671). Ce dernier, grand ami de l’abbaye Sainte-Geneviève, lui en lègue une partie, dont vraisemblablement le casse-tête. Si cette transmission est avérée, l’objet daterait de la fin du XVIe siècle. Il en existerait à peine une dizaine d’exemplaires aussi anciens dans le monde.

Il serait ainsi l’un des objets les mieux connus pour sa datation et sa transmission ; mais aussi l’un des plus anciens du cabinet de curiosités. Il est particulièrement représentatif de l’intérêt documentaire que porte Du Molinet à la connaissance des autres mondes, par l’objet comme par le livre.

Yannick NEXON

  • Du Molinet, Claude. Le cabinet de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Paris, A. Dezallier, 1692. In-fol. En ligne sur le site web de l’INHA
  • Petit, Nicolas et Zehnacker, Françoise. Le Cabinet de curiosités de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 1989
  • Exposition virtuelle « Des indiens à la bibliothèque », en ligne sur le site web de la BSG

 

Trésor du mois – Les Contes d’Andersen illustrés par Edmond Dulac

ANDERSEN, Hans Christian ; DULAC, Edmund. Stories of Hans Christian Andersen with illustrations by Edmund Dulac. New York & London : Hodder & Stoughton, 1911. Achat Ryös antiquariat, 2016. Cote : 4 NN 1422 NOR. Ouvrage numérisé sur le site de la Bibliothèque numérique mondiale.

ANDERSEN, Hans Christian ; DULAC, Edmond. La reine des neiges et quelques autres contes. Paris : L’édition d’Art H. Piazza, 1911. In-4°. Exemplaire broché, couverture illustrée rempliée, numéroté 258/500 exemplaires sur Japon, signé à la justification par Edmond Dulac. Ouvrage illustré de 28 planches hors texte en couleurs par Edmond Dulac. Les contes illustrés sont : La Reine des Neiges. – La petite Sirène. – Le Rossignol. – Une vraie Princesse. – Conte du Vent. – Les Habits neufs de l’Empereur. – Le Jardin du Paradis. Cote : FOL SC SUP 2650 NOR

« L’enfant qui lit Les mille et une nuits voit en pensée les somptueux palais enchantés, et ils font son bonheur, mais que survienne un enfant plus âgé, il va lui dire “cela n’existe pas pour de vrai !”. Et pourtant, on en trouve ici1».

Hans Christian Andersen (1805-1875), auteur danois prolifique, fut d’abord dramaturge, romancier, poète, auteur de récits de voyages, avant de connaître la consécration en tant que conteur. Les rêves formés dans l’enfance et la force de l’imagination, expliquent sans doute le génie de ses récits connus de tous.

L’exposition consacrée aux cartonnages romantiques et aux livres jeunesse, proposée du 12 septembre au 16 décembre à la bibliothèque Sainte-Geneviève, nous donne l’occasion de nous pencher sur l’un des nombreux ouvrages de Hans Christian Andersen conservés à la Bibliothèque nordique.

L’ouvrage ici présenté est l’édition originale de Stories of Hans Christian Andersen with illustrations by Edmund Dulac. Paru en 1911, ce livre illustré de 28 vignettes contrecollées dans un encadrement de frise est l’une des éditions de luxe publiées chaque année par Edmond Dulac (1882-1953) aux éditions Hodder & Stoughton à partir de 1908. À l’image de l’artiste britannique Arthur Rackham et du Danois Kay Nielsen, Edmond Dulac est l’un des illustrateurs qui contribuèrent à l’essor des livres d’étrennes au début du xxe siècle. Consultable en ligne sur le site de la Bibliothèque numérique mondiale, ce document acquis en 2016 est la version reliée et traduite en anglais de l’édition française due à Henri Piazza, également présente dans le fonds nordique de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Edmond Dulac, né à Toulouse, s’établit en Angleterre en 1905 et connaît dès lors une renommée qui le conduit notamment à illustrer des contes de fées, des œuvres d’Edgar Allan Poe et de Shakespeare. Les techniques d’impression découvertes au tournant du siècle, la simili-gravure et la quadrichromie, permettent de restituer la finesse du trait et toutes les nuances de son univers onirique d’inspiration symboliste.

Hans Christian Andersen trouvait dans les voyages la confirmation d’une beauté entrevue dans ses lectures d’enfant. Les illustrateurs à leur tour puisèrent dans ses Contes l’inspiration nécessaire pour donner forme à la féerie : « Comment ne pas croire qu’on est en train de rêver un conte ? Et pourtant tout ceci est bien la réalité, la merveilleuse réalité2».

Florence Chapuis

Rééditions :

  • Contes d’Andersen / illustrations Edmund Dulac ; préface de Geneviève Brisac. Paris : Bibliothèque nationale de France, 2016.
  • Rééditions aux éditions Corentin (8 SCJ SUP 84559 NOR, notamment)

1) in ANDERSEN, Hans Christian. Le Bazar d’un poète. Paris : José Corti, 2013. Traduction de Michel Forget. Chapitre « Des palais de fées, pour de vrai » consacré au Vatican, page 117.

2) Idem, p. 119.

Voir aussi :