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LA RÈGLE DU JEU : LA TRADITION LUDIQUE DANS LE PATRIMOINE ÉCRIT

 

La règle du jeu ou "comment l'on doit jouer"
III - ... aux enseignes et honneurs

À la fin du XIVe siècle surgit une nouvelle famille de jeux, d'origine orientale, appelée à une stupéfiante vitalité : les jeux de cartes, qui abolissent les frontières entre mondes ludiques populaire et savant, et dont l'Europe devient un centre de production et de diffusion sans égal. Leur origine est liée à la généralisation de la fabrication du papier et aux débuts de la gravure sur bois, mais aussi à l'éveil d'une civilisation profane. La répartition en enseignes (ou couleurs) existe dès l'abord, même si elle prend des formes différentes selon les pays. Elle s'inscrit dans une pensée occidentale qui, de façon récurrente, recourt à quatre catégories pour ordonner des notions : dans La signification de l'ancien jeu des chartes pythagorique, Jean Gosselin assimile en 1582 les quatre couleurs aux quatre éléments pythagoriciens (eau, air, terre, feu). Le ressort des premiers jeux de cartes est souvent le pari, où l'influence des jeux de dés est encore sensible. La séparation véritable entre jeux de "flambeurs" et jeux "bourgeois", voire "de famille", n'interviendra réellement qu'au XIXe siècle. Entre temps, l'âge baroque aura vu naître et s'affirmer, entre 1580 et 1700, plusieurs jeux appelant stratégie et calcul, désormais codifiés par l'imprimé : piquet, hombre, reversis, whist, tarot.


III-1 Cartes à jouer : la référence à l'antique

Jean Gosselin. La Signification de l'ancien jeu des chartes pythagorique... - Paris : s. n. [G. Corbin ?], 1582. - In-8.
[8 V 27 (2) inv 1997 Rés (p. 4)]

Jean Gosselin fut bibliothécaire du roi Henri III. Le terme " pythagorique " renvoie certes à l'ordonnancement du monde en quatre éléments. Il témoigne aussi de l'usage exacerbé du qualificatif au XVIe siècle : on l'accolait à tout objet en rapport avec les nombres ou la numération, afin de le colorer d'une fausse patine d'antiquité et de sagesse ; ainsi des cartes à jouer.



© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève


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III-2 Le grand jeu français du XVIIe siècle

Le Jeu du picquet plaisant et recreatif. - Paris : A. Rafflé, s. d. [XVIIe siècle]. - In-8. [8 Y 4216 (2) inv 7610 Rés]

L'activité éditoriale de Rafflé, possible avant 1658, est attestée entre 1661 et 1696. Peut-être inventé pour distraire Charles VI, le piquet tire son appellation de l'une de ses combinaisons gagnantes : " pic " et " repic ". C'est le premier jeu de cartes à bénéficier en 1631 d'une règle imprimée, dont cette brochure reprend le titre comme le contenu. Jeu de levées sans atout pour deux joueurs, très en vogue au XVIIe siècle, il est d'abord joué avec trente-six cartes, avant que le " petit piquet " à trente-deux cartes ne devienne dès 1690 le grand jeu classique dont la pratique ne cessera en France qu'avec la Seconde guerre mondiale. Les règles reposent principalement sur l'écart : le joueur qui a la main peut, sur examen de son jeu, en ôter cinq cartes pour y substituer cinq autres à prendre au talon.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

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[Le P. Gabriel Daniel, S.J.]. Origine du jeu de piquet trouvée dans l'histoire de France in " Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts " [Journal de Trévoux], mai 1720, p. 934-968.
[8 AEj 71 inv 1720 FA]

Le jésuite Gabriel Daniel (1649-1728) devient en 1692 bibliothécaire de la maison professe à Paris, où il se voit nommé par Louis XIV historiographe de France. Auteur de très nombreux ouvrages et opuscules portant sur des domaines scientifiques, philosophiques et théologiques, il reste surtout connu pour son Histoire de France en dix-sept volumes, considérée comme la plus complète jamais produite jusqu'alors, et son Histoire de la milice françoise (1721). " Qui se seroit avisé de penser que le jeu du piquet nous representât un des plus fameux regnes de notre histoire ? Je veux dire celui de Charles VII ; que l'oeconomie de ce jeu, le partage des cartes, les diverses figures peintes sur les cartes, la maniere dont on les jouë, nous instruisissent des plus belles maximes d'État & de guerre, dont le violement avoit causé tous les malheurs du royaume, dans les premieres années du regne de ce prince, aussi bien que pendant la plus grande partie de celui de son predecesseur Charles VI ".

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Les Règles du jeu de piquet, avec les décisions des meilleurs joueurs sur les coups les plus difficiles.- Paris : Fournier, s. d. [fin XVIIIe siècle].- In-12. [8 Y 4216 (3) inv 7611 Rés (p. 6)]

Cette brochure appartient à un recueil de règles au format " de poche ", tels ceux que Fournier édita à Paris à la fin de l'Ancien Régime sous le titre Almanach des jeux ou Académie portative. La page de titre générale manque à cet exemplaire. Le permis d'imprimer est daté du 18 novembre 1778.


III-3 Le " royal " jeu de l'hombre

Le Jeu de l'hombre, comme on le joue presentement à la cour & à Paris, avec les pertintailles... - 7e éd. - Paris : N. Gosselin, 1713. - In-12. [8 Y 4217 (2) inv 7613 Rés (p. 1)]

Decisions nouvelles sur les difficultez et incidens du jeu de l'hombre...- Paris : J. G. Nion, 1713.- In-12.
[8 Y 4217(2) inv 7613 Rés (p. 2)]

Venu d'Espagne vers 1660, l'hombre s'avère le plus important des nouveaux jeux à règles par son succès, son influence capitale sur des jeux très différents et sa postérité. Les deux innovations majeures sont ici le principe du contrat et la possibilité d'enchères. Le premier manuel, paru en 1674, est présenté ici dans sa septième édition. C'est la France qui met à la mode ce jeu de levées à trois, aux règles savantes et à la terminologie raffinée, fondé sur l'alliance de deux joueurs contre le troisième ou " hombre " ; c'est elle encore qui en impose au XVIIIe siècle, sous le nom de quadrille, une variante pour quatre joueurs. L'hombre utilise un jeu de cinquante-deux cartes dont on a enlevé les 8, les 9 et les 10.

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III-4 Que le moins bon gagne !

Le Plaisant jeu du reversis des dames ou le Doux entretien des bonnes compagnies... - Paris : C. Gourault, 1634. - In-8.
[8 Y 4216 inv 7609 Rés]

Fort apprécié à la cour de Versailles, le reversis se joue à quatre avec quarante-huit cartes - sans les 10 - ordonnées autour du valet de cœur ou " quinola ". De nombreux traités lui seront consacrés à partir de ce premier manuel de règles. Il relève des jeux de levées " à l'envers " où l'objectif consiste à réaliser le moins bon score. Éviter de faire des levées est un principe précoce, constaté dès le XVe siècle en Italie ; mais le ressort psychologique en paraissant peu naturel, il faut attendre le XVIIe siècle pour que ce type de jeux se généralise.


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Règles du jeu du reversis.- Amsterdam et Paris : Fournier, 1782. - In-12. [8 Y 4216 (3) inv 7611 Rés (p. 1)]

Publié dans l'Almanach des jeux ou Académie portative, Paris, 1782 ; l'adresse d'Amsterdam est fausse.












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III-5 Whist, whisk, wish, wischt …

[Traité du jeu du whisk, contenant les loix de ce jeu...]. - [Paris : Fournier ?], s. d. - In-12. [8 Y 4216 (3) inv 7611 Rés (p. 2)]

Ce jeu de levées avec atout pour quatre joueurs unis deux à deux est théorisé en 1742 par Edmund Hoyle, qui l'enseigne dans les salons londoniens. Introduit en France en 1755 par l'ambassadeur d'Angleterre, il apparaît dès 1756 dans L'Académie universelle des jeux : celle-ci accrédite la dénomination française de "whisk", mentionnée par l'Encyclopédie. L'anglomanie favorise l'implantation du nouveau jeu en France et lui vaut un énorme succès, jusqu'à ce que Napoléon l'interdise par haine de l'ennemi. Le whist ouvre la voie du bridge avec sa marque à deux versants (levées et honneurs). Le titre de cette compilation manque. Les autres pièces portent l'adresse de Fournier à Paris et les dates de 1778, 1782 ou 1783.

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Regles du wischt bostonien et du maryland.- Paris : Fournier ; [1783 ?].- In-12. [8 Y 4216 (3) inv 7611 Rés (p. 3)]

Cet avatar du whist, pour quatre joueurs, est exposé ici sous l'orthographe que Fournier utilisera jusqu'en 1784. Apparu outre-Atlantique à la fin du XVIIIe siècle, légendairement issu de la guerre d'indépendance américaine, il aurait été introduit en France par Benjamin Franklin dès 1783, année de la proclamation des nouveaux États-Unis. Le whist bostonien, évoqué par Balzac et Tolstoï, connaîtra sous le nom de boston une vogue européenne. Variante très proche, le maryland n'est cependant pas forcément d'origine américaine.







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III-6 Le trois-sept

[Le Tre-sette, ou Regles du jeu du trois-sept].- [Paris : Fournier; 1778].- In-12. [8 Y 4216 (3) inv 7611 Rés (p. 4)]

Jeu de combinaisons et levées très répandu en Italie, le trois-sept est peut-être né à Naples au XVIIIe siècle : le plus ancien traité qui nous soit parvenu est paru en 1750 sous la plume de Chitarella, pseudonyme d'un compilateur inconnu attesté en Campanie au XVIIIe siècle.







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III-7 Les évolutions du tarot

M. Lebrun. Nouveau manuel complet des jeux de calcul et de hasard, ou Nouvelle académie des jeux...- Paris : Librairie encyclopédique de Roret, 1840. - In-18. [Vr 270 Rés]

Né au XVe siècle en Italie avec l'ajout d'une série d'atouts ou trionfi au jeu de cartes classique, le tarot s'est installé en France avec les guerres d'Italie, pour y connaître aussitôt une diffusion attestée par nombre d'auteurs ; c'est d'ailleurs l'influence française qui régira son introduction en Allemagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie et en Europe centrale, culminant dans le remplacement, au XVIIe siècle, des coupes, épées, bâtons et deniers italiens originels par les trèfles, carreaux, cœurs et piques. La Maison des jeux académiques fournit dès 1659 une première description, aussi confuse que succincte, du "plaisant jeu de cartes des tarots" en cinq variantes : jeu de levées à soixante-dix-huit cartes, où certaines cartes valent des points et où "le fou sert d'excuse". La compilation ludique proposée dès 1828 par l'encyclopédie Roret inscrit le tarot dans la rubrique Jeux étrangers, " dont on se sert en Allemagne, en Espagne et dans plusieurs autres pays ", et en expose trois règles bien plus explicites et formalisées que celles de La Marinière, où se retrouvent curieusement les antiques enseignes italiennes. Entre ces deux publications, le silence éditorial qui enveloppe le tarot semble révéler à son endroit une relative désaffection française.

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