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LA RÈGLE DU JEU : LA TRADITION LUDIQUE
DANS LE PATRIMOINE ÉCRIT
Interdits, normes et réglementations
I - Hasard ou providence ?
Pour juguler l'engouement pour le jeu, les autorités civiles
et religieuses se sont très tôt mobilisées,
déployant au fil du temps tout un arsenal réglementaire,
assorti d'un discours répressif mais pas toujours dissuasif.
Toutefois, si les premiers textes réglementaires s'appuient
sur des considérations morales, ils visent exclusivement
les jeux à caractère public ou dont l'exercice peut
intéresser l'ordre public. En revanche, si les jeux, et
au tout premier chef ceux qui invitent le hasard, ont été
proscrits par les autorités spirituelles, c'est non seulement
parce qu'ils détournent les individus de leurs devoirs
moraux, mais surtout parce qu'ils relèvent d'un interdit
majeur: la fortune ou le hasard sous lequel se place le joueur
est en contradiction radicale avec la Providence divine ; le destin
appartient à Dieu seul.
D'une relative tolérance à une condamnation sans
appel du jeu, les traités moraux, philosophiques et théologiques
forment un corpus considérable, témoin de l'acuité
de la question à travers l'Europe entière durant
toute l'époque moderne.
I-1 De la licéité
des jeux
Stefano Costa. Tractatus perutilis super
ludis licitis & illicitis editus. - Toulouse
: J. Faure, 1520. - In-4.
[4 F 579 inv 868(13) Rés]
Professeur de droit canon à l'université
de Pavie, Stefano Costa s'efforce dans le Tractatus
de ludo, dont la première édition
paraît en 1478, de distinguer d'un point de vue
juridique la licéité des jeux. Réédité
à quatre reprises, c'est l'un des traités
du XVe siècle les plus fréquemment
cités et utilisés : d'abondantes annotations
manuscrites en témoignent sur l'un des rares
exemplaires subsistant de l'édition toulousaine
de 1520.
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I-2 "Jeu sans péché
va rarement"
Sebastian Brant. Stultifera navis. Trad.
Jakob Locher. - Bâle : J. Bergmann, 1497. - In-4.
[OE XV 680 Rés]
Le jeu n'échappe pas à la vigilance de
Sebastian Brant et de sa Nef des fous (première
édition, allemande, datée du 11 février
1494). Dans ce célèbre recueil d'exempla
émaillé de conseils moraux puisés
des Écritures, le chapitre De lusoribus
est consacré aux joueurs, qualifiés de
"fous follets" ; l'auteur clôt son propos
par une maxime résumant pleinement la position
de l'Église : "Jeu sans péché
va rarement, / Qui joue n'est pas l'ami de Dieu / Les
joueurs sont tous fils de Satan". Deux autres chapitres
(De doctrina filiorum et Mala exempla parentum)
évoquent plus indirectement, à travers
l'illustration, la folle passion du jeu.
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I-3 La position calviniste
Lambert Daneau. Deux traitez nouveaux, tres-utiles
pour ce temps.- S. l. : J. Baumet, 1579. - In-8.
[8 R 479 inv 2359 Rés]
Les réformés opposent le plaisir terrestre,
éphémère et pernicieux de tous
les jeux au bonheur qu'apporte l'accomplissement du
devoir chrétien. Lambert Daneau exprime ainsi
les idées de Calvin dans plusieurs traités,
dont Une breve remonstrance sur les jeux de cartes
et de dez : il y fonde sur des écrits de
saint Cyprien sa condamnation des jeux de hasard qu'il
juge "si contraires à la parole de Dieu,
si pernitieux & meschans, & de si dangereuse
origine & consequence, [qu']il nous en faut entierement
garder & s'abstenir".
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I-4 Vanité du jeu
Jacques Perrache. [Le Triomphe du berlan,
où sont déduittes plusieurs des tromperies
du jeu et par le repentir sont montrez les moyens d'éviter
le péché]. - [Paris : M. Guillemot,
1585]. - In-8. [8 V 1023 inv 3392 FA (p. 2)]
Dans ce poème, Jacques Perrache livre un pamphlet
contre le jeu et la tricherie, dans lequel d'aucuns
veulent trouver une des premières règles
du jeu de tarot.
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I-5 Le jeu dans la pastorale catholique
Jean-Baptiste Thiers. Traité des jeux
et des divertissemens qui peuvent être permis
ou qui doivent être défendus aux chrêtiens
selon les regles de l'Eglise & le sentiment des
Peres. - Paris : A. Dezallier, 1686. - In-12. [8
E 3272 inv 1894 Rés]
Le refus des divertissements et la défiance
à l'égard des jeux dominent alors la pastorale
catholique, certes pour battre les réformés
sur leur propre terrain mais aussi pour consacrer, notamment
chez les moralistes les plus sévères,
augustiniens et molinistes, l'épanouissement
d'un programme épurateur. Cette austérité
trouve son aboutissement dans l'ouvrage de Jean-Baptiste
Thiers. S'appuyant sur des maximes de saint Thomas,
ce compilateur de la littérature répressive
la plus rigoriste se montre non seulement farouche adversaire
du jeu sous toutes ses formes, mais aussi pourfendeur
des maisons de jeux. Le Journal des sçavans
fait l'éloge de ce traité la même
année, tout en regrettant que les amateurs de
jeux condamnés par l'auteur ne lisent pas avant
tout de tels livres.
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I-6 Une étude de cas
Resolution sur le jeu de hazard faite en Sorbonne
le vingt-cinq juin 1697. - Paris : J. Boudot, 1698.
- In-8.
[8 D 11034 Rés (p. 10)]
En 1697, trois docteurs de la Sorbonne sont saisis
pour savoir si une dame de qualité, joueuse passionnée,
est en "danger de conscience" : après
étude de son cas, elle est convaincue d'être
dans une disposition de péché mortel,
non parce que le jeu est mauvais en lui-même,
mais en raison des réponses alléguées
pour justifier sa conduite ; si elle ne se corrige pas,
l'absolution doit lui être refusée.
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I-7 Amorce de querelle
Jean La Placette. Divers traités sur
des matieres de conscience. Où l'on trouvera
la resolution de plusieurs cas importans, & particulierement
de ceux qui concernent, le mensonge, les equivoques,
& les réservations mentales, l'interét,
le jeu
- Cologne : P. Ketteler, 1697. - In-12.
[8 D 7548 inv 9114 FA]
Le discours réformé sur le jeu peut faire
preuve de nuances. Jean La Placette, surnommé
le "Nicole des protestants", bien que regardant
"le jeu comme l'une des plus funestes inventions
de l'esprit malin & comme l'un des pièges
les plus dangereux qu'il tende aux pecheurs", soutient
que les jeux de hasard ne sont pas criminels s'ils sont
pratiqués pour le délassement, sans passion
et avec modération.
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I-8 Le point de vue d'un juriste
Jean Barbeyrac. Traité du jeu, où
l'on examine les principales questions de droit naturel
et de morale qui ont du rapport à cette matiere.
- Amsterdam : P. Humbert ; 1709. - In-8.
[8 D 7561 inv 9126 FA]
De même, Jean Barbeyrac ne condamne pas systématiquement
les jeux de pur hasard ; juriste, il considère
que le jeu est un contrat passé entre deux partenaires
égaux en obligations, dans le respect des règles
et de la bienséance. Le frontispice gravé
par Gilbert Schoute met en scène, en un tableau
tout empreint de sérieux et d'une grande raideur,
le Savoir (livre et lampe à huile) et la Providence
(miroir et serpent) qui veillent sur l'homme de sciences
; foulé aux pieds, un démon aux oreilles
d'âne personnifie le Mensonge (masque).
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I-9 Violente controverse
Pierre de Joncourt. Nouvelle lettre sur les
jeux de hazard, pour servir de replique à la
Défense de Mr. de la Placette...- La Haye
: J. Swart, 1713. - In-8. [8 D 7562 inv 9127 Rés
(p. 1)]
Les prises de position modérées de La
Placette et Barbeyrac provoquent la réaction
intransigeante du calviniste Pierre de Joncourt qui
alimente ici la controverse, à laquelle La Placette
mettra un terme en 1714 dans un ultime traité
intitulé Nouvelles réflexions sur la
prémotion physique, et sur les jeux de hazard.
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I-10 Cas de conscience
Adrien-Augustin de Bussy de Lamet. Le Dictionnaire
des cas de conscience décidé suivant les
principes de la morale, les usages de la discipline
ecclésiastique, l'autorité des conciles
et des canonistes et la jurisprudence du royaume...
- Paris : J.-B. Coignard et H.-L. Guérin, 1733.-
In-fol. [Delta 815 FA]
Savant et pieux docteur en Sorbonne, Adrien de Bussy
de Lamet (1621 ?-1691) est requis pour résoudre
les cas de conscience soumis à la faculté
de théologie de Paris. À sa mort, le théologien
Germain Fromageau (1640 ?-1705) lui succède dans
cette tâche. Leurs décisions sont réunies
en une première édition posthume datée
de 1714 puis augmentée par l'abbé Goujet
en 1733 sous le titre de Dictionnaire des cas de
conscience, véritable ouvrage de référence
pour la communauté catholique.
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I-11 Troubles "pathologiques"
Pâquier Joostens. Pascasii Justi De
alea libri duo. - Amsterdam : L. Elzevier, 1642.
- In-18. [8 Z 3965 inv 6895 FA]
En marge des récriminations et des querelles
de théologiens, quelques ouvrages offrent le
point de vue de joueurs repentis. En 1561 paraît
à Bâle Alea, sive de curanda ludendi
in pecuniam cupiditate du médecin flamand
Pâquier Joostens, qui fut toute sa vie un joueur
effréné. L'ouvrage, regorgeant d'anecdotes
étonnantes, traite de la "maladie"
des joueurs. Convaincu de son utilité, Joostens
souhaite qu'il "parvienne entre les mains de nombreuses
personnes, et en particulier à la cour royale
autant que dans les maisons des nobles fortunés
dont les vestibules [
] résonnaient de l'impact
permanent des tesserae [= dés] et de l'atmosphère
fiévreuse des concours de paris". L'édition
elzévirienne datée de 1642 est due au
linguiste Marcus Zuerius Van Boxhorn, qui y joint une
biographie de l'auteur.
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I-12 Le sermon d'un pénitent
Les Désordres du jeu. Par Monsieur **.
- Paris : E. Michallet, 1691. - In-12. [8 R 781 inv
2890 FA]
En 1691, la presse accueille avec enthousiasme Les
Désordres du jeu, édité anonymement
en 1691. Le Mercure galant, daté du mois
de mai, qualifie l'ouvrage de profitable et divertissant
: "On y voit les malheurs que le jeu cause parmy
les princes, les ecclesiastiques, les courtisans, les
gens de guerre, les magistrats, les femmes, les jeunes
gens & les vieillards, & ces désordres
sont prouvez par des exemples des malheurs arrivez pour
le jeu à toutes ces sortes de personnes".
Pour l'Histoire des ouvrages des sçavans,
c'est "le sermon d'un pénitent, ou si l'on
veut, une image du retour de l'enfant prodigue, qui
fait des reflexions sur ses imprudences passées".
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I-13 Le démon du jeu
Jean Dusaulx. De la passion du jeu depuis
les temps anciens jusqu'à nos jours. - Paris
: Imprimerie de Monsieur, 1779. - In-8. [Delta 51033
FA]
Le XVIIIe siècle finissant, les mentalités
évoluent : le débat sur le jeu ne se situe
plus exclusivement sur le terrain spirituel, d'autant
que nombre de fidèles se montrent toujours rétifs,
mais porte davantage sur des aspects sociaux et économiques.
Le jeu reste condamnable, mais parce qu'il ruine les
familles, détourne les biens, au risque de menacer
l'économie publique, tout en renforçant
égoïsme et superstition. Ainsi Jean Dusaulx,
empreint de philosophie rousseauiste, refuse tout abus
lié au jeu.
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I-14 Singeries
[Image de gauche : ] James Caldwall. Simia quam
similis turpissima bestia nobis. Eau-forte, 21 x 24
cm. [Est. 67 (1) Rés (p. 21)]
[Image de droite : ] Pierre Fillul. Ces
joueurs en beuvant, de leurs pattes infames, / poussent
sur le trictrac, et les dez, et les dames. Eau-forte,
12, 5 x 14 cm. [Est. 67 (1) Rés (p. 11)]
Le singe est, par ses attitudes, naturellement comique
aux yeux de l'homme dont il semble la caricature. Les
singeries, à l'origine tableaux de chevalet ou
peinture décorative, accentuent le plus souvent
ce caractère en parodiant l'activité humaine.
Les plus anciens exemples de singeries peintes
s'observent aux marges des manuscrits enluminés,
du XIIIe au XVe siècle.
Ce goût s'exprime ensuite largement dans les peintures
de Téniers le Jeune (1610-1690), reprises au
siècle suivant par le graveur James Caldwall.
De même, Pierre Fillul revoit l'uvre
contemporaine de Christophe Huet (1694-1759), dont la
Grande Singerie et la Petite Singerie
ornent le château de Chantilly.
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