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LA RÈGLE DU JEU : LA TRADITION LUDIQUE DANS LE PATRIMOINE ÉCRIT

 

Regards croisés
III - "Hors jeu?" ou le jeu détourné

Première extrapolation de l'activité ludique : les tours de cartes, où "l'objet-jeu" n'intervient plus que comme support de manipulation. Sans entrer dans le domaine de la prestidigitation, on ne peut qu'évoquer la réitération de cette pratique dans la littérature ludique à partir du XVIIe siècle.
Le jeu divinatoire a été pratiqué partout depuis l'Antiquité avec l'ambition de discerner les formes d'un avenir collectif ou individuel. Parmi les nombreux instruments issus de l'univers ludique utilisés aux fins de pronostication (osselets, dés, figures des cartes, …), on mentionnera particulièrement les livres de sort et d'oracles, où l'imprimé est lui-même support et objet du jeu : ces manuels répertorient des questions, plusieurs réponses pour chacune et les instructions pour suivre le chemin de hasard qui mènera des unes aux autres. Ils ont dû dès l'abord affirmer leur ancrage dans le divertissement pour échapper à l'accusation de superstition.
La fin du XVIIIe siècle voit l'avènement du tarot divinatoire sous la plume d'Antoine Court de Gébelin. Cette production s'épanouira avec la cartomancie, quasiment absente jusqu'alors. Les cartes, en particulier les tarots, s'offrent comme une représentation des forces gouvernant le monde et le demandeur cherche à s'y insérer. Le mouvement s'amplifie tout au long du XIXe siècle.
On ne saurait enfin considérer le jeu dans ses avatars sans évoquer les fréquents réemplois des cartes à jouer, et spécialement leur postérité bibliothéconomique : nos prédécesseurs, conscients qu'à chaque chose son revers, n'ont pas manqué de recourir à un support d'écriture si bien adapté au format de leurs fichiers de bois. Nombre d'établissements ont ainsi conservé des séries de cartes aux têtes sans visage, pour cause du trou destiné au passage de la tringle du tiroir.


III-1 Secrets de manipulation

Vago fioretto di bellissimi giochi di carte, e destrezza di mano [...] dati in luce da G.B. giocator di mano Il sudetto giogatore si offerisce venir alle case vostre à giocare, come si sono degnati tanti principi, & signori. E si offerisce à insegnar giochi di mano bellissimi, non visti, inuentioni nuoue à quelli, che I saranno curiosi di virtù... - Milan, Vérone, Vicence… : L. Grignani, 1630. - In-8. [8 T 1582 inv 4147 Rés (p. 3)]

Bien que le jeu soit la raison d'être des cartes à jouer, celles-ci se prêtent aussi à d'autres utilisations. On a ici l'exemple d'une de ces petites brochures de quelques pages, composées par les bateleurs et vendues lors des représentations, qui dès le début du XVIe siècle associent secreti et giochi : ce rarissime Vago fioretto est enserré en manière de couvrure dans un feuillet plié, dont les plats portent les effigies respectives d'un joueur de bonneteau et d'un manipulateur de cartes. Le titre reprend quasi à l'identique une brochure parue en 1624, avec le nom de Francesco Sacco au lieu des initiales G.B. Après Bachet en 1612, La Maison académique de La Marinière consacre dans son édition de 1659 un chapitre aux "Jeux de souplesse des cartes"; si les "tours de gibecière" donnés par Ozanam dans ses Recreations en 1723 constituent la première description de cartes truquées, il faut attendre les Nouvelles recreations de Guyot (1769) pour voir quelque peu dévoilées les techniques de manipulation des cartes.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève


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III-2 Jeux de pronostication

Lorenzo Gualtieri, dit Lorenzo Spirito. Le Passetemps de la fortune des dez, ingenieusement compilé par maistre Laurens l'Esprit... - Paris : C. Sevestre, [1532 ?]. - In-4.
[4 V 805 inv 1833 Rés]

Le Libro delle sorti de Lorenzo Spirito (1482) est le plus célèbre des livres d'oracles. Son titre français, Le Passetemps de la fortune des dez, entend dès 1528 écarter tout soupçon de sorcellerie. On conserve jusqu'au XVIIe siècle quarante-deux éditions de ce petit ouvrage : la condamnation de ce " mauldict livre" comme "peste tresdangereuse [sic]" dans la bouche de Pantagruel (1546) n'en aura donc pas entaché le succès. L'usage intensif qui en était fait explique le peu d'exemplaires qui nous soient parvenus. L'opuscule, à l'aide de trois dés et de parcours complexes au fil des pages, fait répondre de grands personnages bibliques tels David, Ezéchiel, Abraham ou Moïse à "vingt questions par plusieurs coustumièrement faites": "Si l'amant est aimé de sa dame, si femme doit avoir fils ou fille, si on doit vaincre et gaigner en une guerre, si…". Les questions sont réparties autour d'une roue de fortune ; au fil des jets de dés, vingt rois guident le questionneur dans les méandres de l'ouvrage, vers cinquante-six tercets servant de réponses.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

 


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Girolamo Parabosco. L'Oracolo [...] nuovamente ristampato et in parte riformato... - Venise : G. Griffio, 1552. - In-4.
[4 V 806 inv 1835 Rés]

L'Italie du Seicento se montre prodigue en libri della ventura : ainsi du Libro novo della sorte de Paolo Danza (1536) ou de L'Oracolo de Girolamo Parabosco (1551). Ce dernier (ca 1524-1557), organiste, compositeur et écrivain, a séjourné dans les cours d'Urbino et Ferrare avant de s'établir à Venise. Son jeu de l'Oracolo est surtout axé sur le domaine amoureux : seules deux questions sur douze ne ressortent pas de la galanterie, évoquant l'une la rétribution des efforts, l'autre le métier que l'on doit choisir. A chaque lettre de l'alphabet correspond une valeur numérique, tandis qu'une constellation est attribuée à chaque question. Le questionneur additionne la valeur numérique de la lettre choisie et l'heure à laquelle il joue, avant de poursuivre le parcours ainsi déterminé. Chaque série de réponses est accompagnée d'une gravure sur bois : l'iconographie est peu novatrice mais indique assez que le système causal est d'ordre cosmologique et temporel.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

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Jean Clopinel, dit Jean de Meung. Le plaisant jeu du dodechedron de fortune, non moins recreatif que subtil & ingenieux. Renouvellé & changé de sa premiere edition [par François Gruget]. - Paris : J. Longis et R. Le Mangnier, 1560. - In-4. [4 Z 455 (4) inv 355 Rés]

Ce jeu divinatoire, qui utilise un dé à douze faces - ou dodécaèdre -, regroupe cent quarante-quatre questions classées selon les douze maisons astrologiques et connectées à 1728 oracles versifiés en français. Ces octosyllabes sont attribués à Jean de Meung (124.?-1304?) : on peut reconnaître certaines sources d'inspiration de l'auteur de la seconde partie du Roman de la Rose ; ainsi sa critique de l'hypocrisie religieuse ou celle d'une noblesse corrompue. Là encore livre "interactif" qui conduit d'une page ou d'une image à l'autre avant réponse à la question posée. La Bibliothèque Sainte-Geneviève expose ici un exemplaire exceptionnel de la seconde édition : la modeste couvrure en peau retournée de ce volume marqué par l'usage porte au plat supérieur, piqueté par la cire de nombreuses chandelles, une petite pochette à soufflet de même matière, grossièrement cousue et destinée à contenir le dé.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève
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Jean Clopinel, dit Jean de Meung. Le dodechedron de fortune, livre non moins plaisant et récréatif que subtil et ingénieux entre tous les jeux et passe temps de fortune [...] de nouveau mis en meilleur ordre par F.G.L. [François Gruget]. - Paris : G. Robinot, 1615. - In-8. [8 Y 1103 inv 2523 Rés]

Cette édition du XVIIe siècle atteste la vigueur éditoriale du livre de pronostication et la particulière popularité du petit ouvrage attribué à Jean de Meung. Elle offre notamment la description illustrée du dodéchédron servant à l'interrogation.



 

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Johannes Sturm. Ludus fortunae, ad recreandam societatem latinis versibus omnibus in contrario sensu retrogradis exhibitus...- Louvain : F. Simon, 1633. - In-4.
[4 Y 401 (2) inv 491 FA]

Humaniste et réformateur protestant, Johannes Sturm enseigne la rhétorique à Paris (1529-1537) puis à Strasbourg (1538-1581), dont il devient recteur en 1566. S'il place d'emblée son "Jeu de fortune" dans la mouvance de Lorenzo Spirito et Jean de Meung, il affirme aussitôt son souci de s'en démarquer : ces précurseurs ont abusé de la crédulité de leurs lecteurs en feignant d'attribuer leurs oracles à des figures bibliques, qu'il est par ailleurs indécent de mêler à une pratique récréative. Il fait donc intervenir sept anciens sages grecs au terme d'un parcours jalonné par des rois antiques, des villes d'Europe et des fleuves. Le sort est sollicité par l'intermédiaire de deux dés (dont les 21 combinaisons possibles sont jugées suffisantes) ou de cinq osselets.



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III-3 Le père du tarot divinatoire

Antoine Court de Gébelin. Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne. - [Paris] : l'auteur, 1781. - In-4.
[4 ZZ 277 inv 609 Rés]

Court de Gébelin, pasteur et franc-maçon d'origine suisse, publie entre 1773 et 1782 les neuf volumes du Monde primitif, monument d'érudition mâtinée de fantaisie auquel souscrivent membres de la famille royale comme de la communauté savante et qui se veut une suite de l'Encyclopédie. Il tâche d'y reconstituer la civilisation primitive, autrement dit "pré-historique", qu'il pressent avoir été universelle et éclairée. Le volume 8 comporte une Dissertation sur le jeu des tarots, premier essai jamais publié sur le sujet et long commentaire sur les atous accompagné de reproductions plutôt maladroites. L'auteur présente les cartes du tarot comme ayant composé l'antique Livre de Thot égyptien et leur attribue pour la première fois un contenu symbolique : les tarots s'offrent comme une représentation des forces gouvernant le monde où le demandeur cherche à s'insérer.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

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III-4 Les débuts de la cartomancie

Aliette, dit Etteilla. Le Petit oracle des dames. - Paris : Veuve Gueffier, 1807. Eau-forte, 9 x 8 cm. Pl. de 42 cartes.
[Est 70 Rés (p. 91)]

Le "cartonomancien" auto-proclamé Etteilla (pseudonyme d'Alliette, 1738-1791), décide, à la lecture des écrits de Court de Gébelin, de livrer au public sa propre interprétation du Livre de Thot. Il donne donc entre 1783 et 1785 les quatre premiers cahiers (seuls parus) de sa Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommé tarots, concernant la Justice, la Tempérance, la Force et la Prudence : coup d'envoi d'une production appelée à une popularité aussi grande que rapide. Parmi les publications qui s'ensuivent surgit en 1807 un jeu de quarante-deux cartes intitulé le Petit oracle des dames. Quoique orné aux angles de reproductions de cartes ordinaires à enseignes françaises, ce petit jeu de divination offre en fait une iconographie proche de celle du tarot. Le jeu s'offre ici en l'état de planche imprimée, avant découpe et coloriage des cartes et de la bande qui, au long du côté droit, servira à entourer le paquet.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

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III-5 "Mademoiselle Lenormand" ou la voyance triomphante

Le Grand jeu de société et pratiques secrètes de Mlle Le Normand. [Vol. 1 : Explication et application des cartes astro-mytho-hermétiques]. - Paris : chez l'éditeur, 1845. - In-16, étui de 54 cartes. [8 V 713 (2) inv 277 Rés]

Marie-Anne Le Normand, plus connue sous le nom de "Mademoiselle Lenormand" (1772-1843), est sans doute la voyante la plus célèbre des temps modernes ; elle doit cette popularité à un jeu de cartomancie apocryphe : Le Grand jeu de société et pratiques secrètes de Mlle Le Normand paraît dès 1845 en cinq petits volumes, assorti d'un jeu de cinquante-quatre cartes devenu depuis un classique de la cartomancie et parfois présenté comme un "tarot". Cette réputation de voyante a franchi les frontières, au point qu'un petit jeu de société à trente-six cartes né en Allemagne, au style très germanique, est rebaptisé "Petit Lenormand".

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

 


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