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LA RÈGLE DU JEU : LA TRADITION LUDIQUE DANS LE PATRIMOINE
ÉCRIT
Interdits, normes et réglementations
III - La marque de fabrication
À l'instar des pratiques, la réglementation
des jeux touche aussi, dès le Moyen Âge, leur fabrication
et leur distribution, induisant l'organisation de corporations
détenant le monopole de la production d'instruments spécifiques.
Le Livre des métiers du prévôt de Paris
Étienne Boileau, élaboré à partir
de 1258, présente notamment les statuts des tabletiers,
qui fabriquaient les tabliers d'échecs, de dames ou de
trictrac, et ceux des déciers, qui tenaient profession
de "faiseurs de dés à tables et à eschiés,
d'os et d'ivoire, de corne et toute autre matière"
; en outre, la réglementation interdisait la confection
de dés longnés (= frottés à
la pierre d'aimant), mépoints (= pipés) et
plombés, reconnaissant implicitement que la fraude devait
se pratiquer à grande échelle. Mais l'activité
de ces corporations ne se compare en rien à celle des cartiers
dont la production devient exponentielle à partir du XVIIe
siècle. À mesure que disparaît - du moins
officiellement - la pratique des dés et que se popularise
celle des cartes, la fabrication de celles-ci, longtemps laissée
aux mains des papetiers et des imagiers, se spécialise
: après Toulouse en 1465 et Rouen en 1540, la profession
de cartier intègre la liste des corporations de Paris en
1582 et rédige ses premiers statuts en 1594 ; pour être
reçu maître, il faut quatre ans d'apprentissage,
trois ans de compagnonnage et la présentation d'un chef-d'uvre
consistant en une demi-grosse de cartes fines, soit six douzaines.
La fabrication obéit à des techniques et un savoir-faire
parfaitement codés. Il est notable que, dans la première
période de l'industrie des cartes à jouer, de 1450
à 1850 environ, les procédés de fabrication
ne varient presque pas. Ainsi, les descriptions données
entre 1751 et 1782 dans l'Encyclopédie, dans l'Art
du cartier de Duhamel du Monceau et dans l'Encyclopédie
méthodique de Panckoucke sont reprises en 1830 dans
le Manuel du cartonnier, du cartier et du fabricant de cartonnages
de Lebrun.
III-1 Tabletier et paumier
Jean le Rond, dit d'Alembert. Encyclopédie,
ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts
et des métiers, par une société
de gens de lettres. Mis en ordre et publié par
M. Diderot [...] et, quant à la partie
mathématique, par M. d'Alembert [...] - Paris
: Briasson, David l'aîné, Le Breton et
al., 1751-1780. - In-fol. - 8e et 9e
vol. de pl. (1771). [Fol AEe 4 Rés]
Les tabletiers forment un seul corps de métier
avec les peigniers. Ils fabriquent des tabliers pour
jouer aux échecs, au trictrac et aux dames -
avec les pièces nécessaires à chaque
jeu - auxquels s'ajoute la façon des billes et
des boules de billard, d'où leur appellation
de tailleurs d'images d'ivoire. Ils emploient
également de nombreuses espèces de bois
(buis, ébène, noyer, merisier, olivier).
Le haut de la pl. I présente un souvenir
et son étui, sorte de semainier composé
de sept planchettes. Au-dessous sont figurées
en élévation des pièces d'échecs
(de g. à dr. : roi, dame, cavalier, fou, tour
et pion). La pl. II est illustrée de différentes
vues de damiers, "polonais" (fig. 6) et "français"
(fig. 7), ainsi que d'un plateau de trictrac (fig. 10)
assorti d'une fiche pour marquer les points (fig. 15).
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© - 2005, Bibliothèque
Sainte-Geneviève
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Le billard, jeu d'adresse et d'exercice,
consiste à faire rouler une boule d'ivoire pour
en frapper une autre et la faire entrer dans des trous
appelés belouses (fig. 1-B). La table (fig. 1,
2 et 3), les billards (bâtons autrefois recourbés
avec lesquels on pousse les billes ou boules) et les tablettes
à marquer (fig. 4) sont façonnés
par les paumiers. Le haut de planche représente
une salle de billard, où plusieurs personnes s'adonnent
au jeu.
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III-2 Le blason des cartiers
René de Lespinasse. Les Métiers
et corporations de la ville de Paris. - Paris :
Imprimerie nationale, 1897. - In-fol.
[4 L 242 (15 bis) inv 2 (M) (3) Rés]
L'ouvrage, composé du Livre des métiers
d'Étienne Boileau, présente la suite complète
des règlements ouvriers parisiens. Le chapitre
relatif aux cartiers s'ouvre sur le blason de la profession,
d'après l'Armorial de d'Hozier : "D'argent,
à une croix dentelée d'azur, cantonnée
aux 1 et 4 d'un cur et d'un carreau de gueules,
et aux 2 et d'un pique et d'un trèfle de sable".
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III-3 Dans l'atelier du cartier
Jean le Rond, dit d'Alembert. Encyclopédie,
ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts
et des métiers, par une société
de gens de lettres. Mis en ordre et publiés par
M. Diderot [...] et, quant à la partie
mathématique, par M. d'Alembert... - Paris
: Briasson, David l'aîné, Le Breton et
al., 1751-1780. - In-fol. - 2e vol. de pl.
(1763). [Fol AEe 4 Rés]
La façon d'un jeu de cartes nécessite
cinquante à soixante opérations qui peuvent
se résumer ainsi : mêlage de trois sortes
de papier pour la confection des cartons ; collage
et mise sous presse des feuilles de carton ou
étresses (haut de pl., fig. 7) ; torchage
des bavures de colle ; séchage (bas de
pl., fig. 1) ; impression des points et des figures
(bas de pl., fig. 5) ; habillage ou enluminure
desdites figures au moyens de pochoirs ou patrons
(haut de pl., fig. 1 et 2 ; bas de pl., fig. 6) ; lissage
donnant du glissant à la surface des cartes (haut
de pl., fig. 3) ; triage selon la qualité
de fabrication (haut de pl., fig. 6) ; assortissage
par points avant l'empaquetage.
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Henri-Louis Duhamel du Monceau.
Art du cartier... - [S. l.], 1762. - In-fol. [Fol
AEe 6 (2) Rés (p. 2)]
Après la préparation de la colle (fig.
1 à 3), s'opère le collage. "Un
bon ouvrier (fig. 4) ne peut coller par jour, c'est-à-dire
en 13 heures de travail, que 14 à 15 tas composés
de 20 mains (=500 feuilles de papier) ; encore est-il
nécessaire qu'il soit secouru par un compagnon
qui aide à la presse, qui torche, qui pique,
qui étende sur les cordes, &c." (fig.
5 à 7).
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III-4 Trèfle, carreau, cur, pique
Lebrun. Manuel du cartonnier, du cartier
et du fabricant de cartonnages, ou l'Art de faire toutes
sortes de cartons, de cartonnages et de cartes à
jouer. - Paris : Librairie encyclopédique
de Roret, 1830. - In-18. [Vr 289 Rés]
À l'instar des encyclopédies du XVIIIe
siècle, ce manuel de la Collection encyclopédique
de Roret présente nombre d'illustrations parmi
lesquelles figurent des emporte-pièce, poinçons
d'acier tranchant utilisés pour le dessin des
points (fig. 78 à 81).
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III-5 Valets de trèfle
[Cartes, XVIIIe siècle]. 12 têtes.
[4 W SUP 238 Rés]
Le recto des cartes, d'abord peint à la main,
reçoit dès le XVe siècle une impression
par la gravure en taille d'épargne ; le cuivre
remplace le bois au milieu du XVIIe siècle.
Un jeu de planches est gravé pour les valets
noirs, les rois et les dames, qui nécessitent
l'emploi de cinq couleurs ; un autre pour les valets
rouges, quadrichromes. À l'origine, les personnages
varient souvent dans leur représentation ; mais
cette liberté ne perdure pas. Dès la fin
du XVIe siècle, un type local s'ébauche
à Lyon, à Paris puis en Auvergne : ainsi
naissent les premiers portraits, exportés
et copiés avec quelques variantes. Ces modèles
se figent brutalement en 1701 lorsque les cartiers se
voient imposer par région des moules uniformes.
La marche vers l'uniformité s'achève à
la fin du XVIIIe siècle : le portrait
de Paris s'impose un peu partout et règne seul
après 1780. Outre certaines caractéristiques
picturales, ces figures présentent la particularité
de porter des noms, encore en usage de nos jours. Citons
pour exemple Charles, Judith et Lahire, respectivement
roi, reine et valet de cur. En outre, conformément
aux nouveaux statuts des cartiers de Paris déposés
en 1613, le valet de trèfle tient dans sa main
droite l'enseigne du fabricant, dont doivent également
figurer les nom, surnom et devise. La Bibliothèque
Sainte-Geneviève conserve un certain nombre de
cartes à jouer pour la plupart du XVIIIe
siècle, sorties d'ateliers prospères tels
ceux de Delâtre, Duplessis, Guillot, Lecat, Mandrou
et Minot. Réutilisées depuis à
des fins bibliothéconomiques, elles gardent les
stigmates de leur perforation.
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III-6 Enveloppe de jeu
[Enveloppe de jeu de cartes]. Paris : Pierre Lodet,
[vers 1525-1530]. [4 Z 1711 inv 1721 Rés (p.
16)]
Autre témoin de l'activité des cartiers
parisiens : une enveloppe individuelle de jeu, extraite
d'un plat de reliure à l'occasion d'une restauration,
porte le nom, l'adresse et l'enseigne de "Pierre
Lodet dit Dupuy, demourant a Paris en la rue Aubry le
Bouchier a l'enseigne du Pot d'estaing", cartier
parisien du premier tiers du XVIe siècle
; le document présente, imprimée en rouge,
une marque de fabrique : un écu central aux armes
de Paris, surmonté de deux coquilles Saint-Jacques
et supporté par deux lions. Il semble qu'il s'agisse
du plus ancien document français de ce type.
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