Retour à l'accueilRetour à l'accueil





 


LA RÈGLE DU JEU : LA TRADITION LUDIQUE DANS LE PATRIMOINE ÉCRIT

 

La règle du jeu ou "comment l'on doit jouer"
II - Des tableaux et tabliers...

Dans l'Occident médiéval, deux jeux précèdent l'arrivée des échecs et témoignent d'une tradition humaniste vivace dans la lignée pythagoricienne. Ils prennent racine et s'épanouissent dans la culture savante. Le ludus philosophorum ou rithmomachie refuse le hasard et laissera des traces jusqu'au XVIIe siècle ; le ludus regularis seu clericalis a survécu moins longtemps en tant que tel mais son principe règle encore de nombreux jeux de hasard.

Cette époque de grand foisonnement intellectuel et ludique voit aussi les échecs originaires de l'Inde pénétrer l'Europe et s'y imposer. La littérature les concernant passera du manuscrit à l'imprimé dès la fin du XVe siècle : le noble jeu ne cessera plus dès lors d'irriguer la production écrite.

L'origine des dames, controversée, se situe peut-être dans l'Espagne du XVe siècle. Bien injustement considéré comme une version simplifiée des échecs, le jeu représente en fait la forme classique et pure d'un affrontement sur tablier orthonormé, où deux partenaires s'opposent en cherchant à capturer les pions de l'autre jusqu'à rendre impossible tout mouvement. Cette simplicité apparente recèle en fait des trésors de stratégie.

De source persane, doté de sa forme actuelle dès le IVe siècle, le trictrac est le précurseur des jeux modernes à tablier et à flèches. Son nom évoque le bruit des deux dés tombant sur le plateau de bois. Constamment associé aux échecs dans les manuscrits médiévaux, il s'est développé sous différents noms jusqu'à son appellation anglo-saxonne finale : le backgammon.



II-1 La rithmomachie : ludus philosophorum

Jacques Lefèvre d'Étaples. Jacobi Fabri Stapulensis Elementa musicalia... [Epitome in libros arithmeticos divi Severini Boetii Ritmimachie ludus qui et pugna numerorum appellatur].- [Paris] : H. Estienne, [1514].- In-fol. [Fol V 70(2) inv 90 Rés (p. 2)]

La rithmomachie consiste à opposer sur deux échiquiers accolés des nombres inscrits sur des pions de différentes formes, l'objectif étant non l'affrontement mais la réalisation d'un arrangement harmonique. Premier traité imprimé sur le sujet, cette édition est composée par Estienne d'après la seule édition incunable existante, donnée à Paris en 1496 par Jean Higman et Wolfgang Hopyl.



© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève


Cliquez sur l'image pour l'agrandir


II-2 Le premier traité en français sur la rithmomachie

Claude de Boissière. Le Tres excellent et ancien jeu pythagorique, dit Rithmomachie, fort propre et utile à la recreation des espritz vertueux, pour obtenir vraye & prompte habitude en tout nombre et proportion ....- Paris : J. Gentil, 1554.- In-8. [8 V 27(2) inv 1997 Rés (p. 3)]

Ce premier essai en français sur le thème, sous la plume d'un mathématicien et astronome, rattache explicitement la rithmomachie (étymologiquement " combat des nombres ") à la pensée pythagoricienne dans laquelle les nombres gouvernaient le monde. Une seconde édition paraîtra dès 1556, cette fois sous la marque de Cavellat.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-3 Le ludus clericalis ou regularis

Baudri de Thérouanne. Chronicon Cameracense et Atrebatense sive Historia utriusque ecclesiae… - Douai : J. Bogard, 1615. - In-8. [8 H 553 inv 3310 Rés]

Edition princeps, retraçant comment l'évêque Wibold de Cambrai inventa au Xe siècle cette manière de loterie instructive et édifiante à l'intention des clercs, auxquels les jeux de hasard étaient strictement interdits. Il s'agit de tirer au sort, par un triple jet de dé, cinquante-six vertus, dont chacune est associée à l'une des combinaisons que l'on peut obtenir avec trois dés : les clercs s'approprieront ainsi les vertus dont ils auront hérité.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève


Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cliquez sur l'image pour l'agrandir


II-4 La première représentation d'un échiquier

Giacomo Publicio. Ars oratoria. Ars epistolandi. Ars memorativa.- Venise : Ratdolt, 1482.- In-4. [OE XV 540 Rés]

Témoin de la rapidité avec laquelle le noble jeu a investi la production imprimée, cette édition incunable d'un traité d'art oratoire et épistolaire offre ce qui passe pour la première représentation imprimée d'un échiquier.

 

 

 

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-5 La course de la reine

Marco Girolamo Vida. De arte poetica libri III. Ejusdem de bombyce... libri II. De ludo scacchorum liber I... - Bâle : [J. Walder], 1534. - In-8. [8 Y 929 inv 2127 Rés (p. 4)]

Vida (1470-1566), évêque d'Albe, élabore en 1527 cette fantaisie poétique narrant une mythique invention des échecs : la première partie opposa Apollon et Mercure en présence de tous les dieux lors des noces d'Océan et Téthys ; Mercure, après sa victoire, offrit l'échiquier à la nymphe Scacchis qui enseigna ensuite le jeu à l'Italie. L'oeuvre témoigne de la profonde transformation des échecs médiévaux au XVIe siècle, consacrant le rôle nouveau de la reine qui peut désormais franchir plusieurs cases à la fois dans toutes les directions.

 

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-6 Les " échecs moralisés "

Jacques de Cessoles. Opera nuova … Sopra il giuoco delli scacchi,… - [Venise] : [A. Bindoni et M. Pasini], [1534]. -
In-16. [8 V Sup 58 Rés]

En même temps que le poème de Vida paraît à Venise ce célèbre traité "d'échecs moralisés" composé au XIIIe siècle par le dominicain Jacques de Cessoles. Il établit des relations entre déplacement des pièces et concepts moraux ; la partie devient, au-delà d'une représentation de la hiérarchie sociale, une allégorie de la vie spirituelle.




© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-7 Les premiers traités pratiques

Gioachino Greco, dit le Calabrais. Le Royal jeu des eschets avec son invention, science et practique... - Paris : C. Courault, 1636. - In-8. [8 V Sup 797 Rés]

Le manuel de Greco (1600-1634) témoigne de l'évolution, au XVIIe siècle, d'une littérature échiquéenne qui se veut désormais "praticienne" : d'éminents joueurs, vivant de leur art, s'affrontent dans toute l'Europe et rédigent des traités. Celui qui est l'un des champions de son temps, Italien d'origine grecque, est né pauvre et sans instruction. Disciple du célèbre joueur Mariano Morano, "le Calabrais" arrive en France en 1621 et gagne 5000 couronnes à la cour du duc de Lorraine. L'année suivante, il affronte à Londres les meilleurs joueurs de l'époque. De retour à Paris, il gagne une somme plus importante encore, avant de se rendre à la cour de Philippe IV d'Espagne. Il meurt aux Antilles, laissant sa fortune aux jésuites, après avoir produit dans une langue rudimentaire un grand nombre de manuscrits, jamais publiés de son vivant.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-8 La notation algébrique

Philippe Stamma
. Essai sur le jeu des échecs, où l'on donne quelques règles pour le bien joüer, & remporter l'avantage par des coups fins & subtils, que l'on peut appeller les secrets de ce jeu. - Paris : P. Émery, 1737. - In-12. [8 Y 4207 inv 7599 Rés]

Philippe Stamma, Syrien originaire d'Alep, séjourne à Paris en 1737. Il met à profit ce passage pour livrer dans ce premier manuel ses secrets de joueur émérite. Il y présente une centaine de finales avec diagrammes et propose un système de notation algébrique des coups universellement adopté depuis : la désignation des mouvements des pièces était jusqu'alors restée littéralement descriptive. Fixé à Londres en 1742, Stamma y perd sa suprématie en 1747, lors de sa rencontre avec "le grand Philidor" au café Slaughter. Rivaux sur l'échiquier, les deux hommes le sont aussi en écriture : si l'Analyse des Echecs de François-André Danican et le Le Noble jeu d'échecs de Stamma sont publiés presque simultanément, l'ouvrage de Philidor ombrage celui du Syrien. Ce dernier reste cependant un maître dans l'art de la composition, qui consiste à disposer certaines pièces sur l'échiquier de manière à anticiper les coups qui suivent, ainsi qu'en témoignent les Cent positions desesperees contenues dans cet ouvrage.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève


Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-9 Philidor : la consécration du pion

André Danican, dit Philidor. L'Analyze des échecs, contenant une nouvelle methode pour apprendre en peu de tems à se perfectioner dans ce noble jeu... - Londres : s. n., 1749. - In-8. [8 Y 4207 inv 7597 Rés]

S'il fallait ne retenir qu'un nom de l'histoire des échecs, ce serait certainement celui de Philidor, François-André Danican de son vrai nom, premier grand champion français. Ce musicien, qui fréquentait la cour de Versailles avant l'époque trouble de la Révolution, allait provoquer un véritable bouleversement dans le monde du noble jeu en marquant une rupture avec le style primitif de ses contemporains. Il investit en 1740 le Café de la Régence, centre du monde échiquéen au XVIIIe siècle, où il s'impose contre les plus grands et décide de renoncer à la musique au profit d'une carrière internationale. Sa victoire sur Philippe Stamma (1747) lui vaut d'être considéré comme le meilleur joueur du monde. Il donne avec son Analyze des échecs, dont on a ici l'édition originale, un ouvrage majeur consacrant le rôle essentiel des pions, " âme du jeu des échecs ". Les plus grands noms de l'aristocratie anglaise apparaissent parmi les souscripteurs ; en exergue figurent les premiers mots du poème de Vida ; l'ouvrage est constitué de commentaires de parties, avec de longs développements argumentés reflétant la technique de jeu de son auteur. Ce dernier laissera à la postérité la défense Philidor et le contre-gambit Philidor.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-10 La tradition de Philidor outre-Atlantique

André Danican, dit Philidor. Analyse du jeu des échecs. Avec une nouvelle notation abrégée, et quarante-deux planches où se trouve figurée la situation du jeu pour les renvois et les fins de partie. Nouvelle édition, à laquelle on a joint la figure et la marche des différentes pièces de ce jeu, ainsi que l'explication des termes qui lui sont particuliers. - Philadelphie : J. Johnston, [1821]. - In-8. [Delta 60497 Rés]

Cette édition utilise la notation algébrique : dans la première, Philidor avait manifestement refusé de prendre en compte l'évolution introduite par son rival Stamma.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-11 La première revue échiquéenne

Le Palamède, revue mensuelle des échecs. - Paris : Au Bureau de la revue, 1836-1847. - Vol. 1. [8 Y 4207 inv 7592 Rés]

De la prééminence française issue de Philidor témoigne Le Palamède, première revue échiquéenne née à Paris en 1836 des mains de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais champion de l'époque et de Joseph Méry poète journaliste. Son titre évoque le héros d'Homère qui aurait inventé les échecs pour distraire ses soldats pendant le siège de Troie. Ce mensuel vendu par abonnement connaît pendant onze ans un succès ponctué de temps morts et de changements, avant d'être relayé par des publications similaires. L'on y trouve, comme attendu, des textes techniques (comptes rendus de rencontres remarquables, problèmes résolus d'un numéro à l'autre) ainsi qu'une mine d'informations pratiques relatives à l'univers des échecs (annonces de tournois, échanges entre joueurs, nouvelles des clubs, etc.). Au-delà, Le Palamède énonce clairement ses ambitions érudites et littéraires : considérations historiques, pièces littéraires et articles "de société" émaillent son sommaire.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-12 Dames : la fixation des règles

Pierre Mallet. Le Jeu des dames, avec toutes les maximes et règles... et la métode d'y bien joüer. Ortografe nouvéle et rézonée, suivie par l'ordre de l'alfabet... - Paris : T. Girard, 1668. - In-12. [8 Y 4213 inv 7606 Rés]

L'origine des dames, controversée, se situe sans doute dans l'Espagne du XVe siècle. Le jeu est depuis longtemps implanté - encore que curieusement omis par La Marinière - lorsque Pierre Mallet, "ingénieur ordinère du Roy & proféseur aux siances matématiques", en formalise les règles dans une "ortografe nouvèle". On joue alors sur 64 cases ; entre 1720 et 1727, les dames connaissent en France une véritable révolution pour y devenir le jeu moderne, dit "à la polonaise", que nous pratiquons aujourd'hui encore sur 100 cases.





© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-13 La formalisation du trictrac…

Euverte Jollivet. L'Excellent jeu du triquetrac, tres doux esbat és nobles compagnies - Paris : P. Guillemot, 1635. - In-8.
[8 Y 4214 inv 7607 Rés]

Inventé en Perse entre 226 et 241 après Jésus-Christ, le trictrac a pris sa forme actuelle, des flèches triangulaires aux formes alternées, dès le IVe siècle. Son nom sonne comme une onomatopée évoquant la chute des dés sur le plateau de bois. Ses règles ne sont fixées et imprimées qu'en 1634 dans ce traité dont le nom de l'auteur, avocat au Parlement de Paris, n'apparaîtra qu'à partir de l'édition de 1656 après déjà plus de vingt réimpressions. Jeu à deux, le trictrac utilise un plateau biparti percé sur ses bords de douze trous, dans lesquels les joueurs plantent des fiches de bois ou d'ivoire servant à la marque des points.

© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

II-14… et son aboutissement au XVIIIe siècle

Abbé Bernard Laurent Soumille. Le Grand trictrac ou methode facile pour apprendre sans maître la marche, les termes, les règles et une grande partie des finesses de ce jeu... - Paris : H. -C. Dehansy, 1766. - In-8. [8 Y 4215 inv 7608 Rés]

Sans doute le meilleur traité sur le trictrac, donné par un mathématicien français en 1754. Cette édition comporte 250 planches figurant diverses situations du jeu et répond de manière exhaustive à toutes les questions qu'en soulève la pratique. Le trictrac connaîtra dès le début du XIXe siècle deux variantes, le backgammon anglais et le jacquet français.




© - 2005, Bibliothèque Sainte-Geneviève

Cliquez sur l'image pour l'agrandir