LA MUSIQUE DANS LE LIVRE
BREVE HISTOIRE GRAPHIQUE ET TYPOGRAPHIQUE DE LA NOTATION MUSICALE
Exposition du 21 septembre au 13 décembre 2003
La musique est aussi
d'encre, de parchemin et de papier. La composition, comme la transmission,
la conservation et l'exécution de la plupart des musiques qui
nous sont aujourd'hui connues, ne sont pas séparables de leur
" incarnation " dans un objet graphique et matériel,
le texte musical, dont les évolutions techniques et visuelles
sont à l'origine de notre écriture musicale moderne. Les
livres manuscrits et imprimés sélectionnés rendent
compte des principales innovations effectuées en la matière
du XIIe au XIXe siècle. Chacune de ces innovations représente
une tentative non seulement de réduire les temps et les coûts
de manufacture du livre musical, mais également d'en améliorer
la lisibilité, de s'adapter aux mutations des canons graphiques
(forme des notes) et d'intégrer certaines évolutions musicologiques
(nouveaux signes). On voit par là combien l'histoire de la musique,
de la composition et des formes musicales, ne saurait se dispenser d'une
histoire matérielle des textes musicaux et d'une connaissance
des supports qui nous sont parvenus.
Quelques livres manuscrits - ouvrages liturgiques et traités
théoriques - illustrent les différentes formes médiévales
de la notation musicale (écriture neumatique, notation à
points liés ou notation carrée). L'invention de la typographie
musicale se fait à la charnière des XVe et XVIe siècle.
Considéré comme le premier éditeur de musique,
Ottaviano Petrucci adapta l'imprimerie à caractères mobiles
métalliques au livre de musique, en mettant au point un procédé
d'imprimerie en trois temps : d'abord les lignes de portée, puis
les notes, et enfin le texte accompagné des divers éléments
de mise en page. Eprouvée en 1501, cette technique est ici illustrée
par un recueil de Frottole - des chansons profanes de style populaire
composées en Italie entre la fin du XVe et le début du
XVIe siècle - publié par Petrucci à Venise en 1505.
Visible dans cet " incunable musical ", la technique de la
surimpression, malgré ses difficultés, est d'une précision
remarquable. Alors que les procédés xylographiques se
maintiennent occasionnellement, ce système se diffuse largement
en Italie et en Europe du Nord, à l'exception de la France où
un nouveau procédé est mis au point, qui consiste à
imprimer la musique en une seule impression, en associant un morceau
de portée à chaque note ou groupe de note. Dû à
l'imprimeur parisien Pierre Attaingnant (vers 1494 - vers 1552), ce
procédé fera le succès de la grande famille des
Ballard, incontournable nom de l'édition musicale française
du XVIe au XVIIIe siècle. Les Ballard sont grandement responsables
de la généralisation et du maintien de cette technique,
alors même que depuis les années 1660 étaient apparues
les premières éditions gravées sur cuivre. C'est
elle qui assure l'édition et la diffusion de l'essentiel de la
musique spirituelle, aussi bien catholique que protestante, et de la
musique profane baroque, des chansons de Clément Jannequin aux
opéras de Lully. Elle est illustrée par plusieurs ouvrages,
parmi lesquels un recueil de chansons du compositeur Guillaume Costeley
(1531-1606), ami de Rémi Belleau et de Jean-Antoine de Baïf,
dont l'exemplaire présenté est à ce jour le seul
connu (Paris, Adrien Le Roy et Robert Ballard, 1570). Le procédé
connut quelques améliorations de la part de l'allemand Breitkopf
au milieu du XVIIIe siècle ; à sa suite les célèbres
graveurs et fondeurs de caractères Fournier et Gando se penchèrent
également sur le problème de l'impression musicale, le
premier en perfectionnant les innovations de Breitkopf, le second en
" revenant " à une impression dissociée. Cependant,
si la typographie musicale continue d'être pratiquée jusqu'au
XIXe siècle (notamment pour la musique liturgique), elle est
alors supplantée par la gravure sur cuivre, apparue au XVIIe
siècle, et par la récente lithographie, qui s'impose alors
comme le procédé le plus naturel aux grands éditeurs
de musique romantique.
La sélection des documents exposés est délibérément
rigoureuse, puisqu'une petite vingtaine de livres manuscrits et imprimés
ont été choisis, pour leur rareté ou leur caractère
exemplaire. Ils illustrent par ailleurs la diversité du livre
musical, et la variété de la présence musicale
dans le livre : bréviaire, prosaire, psautier huguenot, traité
de chant mesuré, ouvrage didactique, traité de vénerie,
chansonnier, recueils de musique instrumentale. Ils éclairent
les rapports entretenus par la musique et le texte dans la mise en page,
et permettent de suivre l'apparition et les évolutions des notes,
certes, mais également des signes " accessoires " que
sont les portées, clés, et codes de notation de la mesure
des sons.
L'exposition met en valeur quelques unes des pièces d'un fonds
musical ancien notoirement riche, qui se compose de trois grands ensembles
:
- des ouvrages liturgiques ou de spiritualité ;
- des recueils de musique proprement dits, aussi bien gravés
ou imprimés que manuscrits, et parmi ceux-ci des documents particulièrement
importants comme les manuscrits autographes de certaines pièces
de Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), dont un prélude
pour clavecin a récemment fait l'objet d'un premier enregistrement
(1999) ;
- des ouvrages théoriques du Moyen-Âge au XIXe siècle,
depuis le seul manuscrit connu des Regulae de Arte musica de Guy d'Eu,
copié et noté au XIIIe siècle, jusqu'aux publications
des réformateurs de l'harmonie et de l'écriture musicale
liés à la fondation du Conservatoire national de musique
(1794), comme Luigi Cherubini ou Honoré Langlé (Nouvelle
méthode pour chiffrer les accords, Paris, 1801).
Cette richesse provient pour une bonne part du fonds de l'abbaye Sainte-Geneviève,
de la collection de l'archevêque Charles-Maurice Le Tellier,
riche en musique baroque, qui lui fut léguée en 1710,
et de l'intérêt actif de génovéfains comme
l'astronome Alexandre-Guy Pingré (1711-1796) pour la théorie
musicale, qui était alors l'une des sciences mathématiques.
Exposition
organisée par le département de la Réserve de
la Bibliothèque Sainte-Geneviève, avec la contribution
de l'Atelier de restauration de la Bibliothèque pour la mise
en place des documents, de la Mission informatique pour l'édition
numérique, et le concours d'élèves de deuxième
année de l'Ecole nationale des chartes pour la sélection
et la présentation de certains documents.