Histoire, des origines à 1851

Des origines à 1851

La Bibliothèque Sainte-Geneviève doit son nom et tient ses collections d’une des plus importantes et des plus anciennes abbayes parisiennes. Fondée au VIe siècle par Clovis et soumise à la règle de saint Benoît, l’abbaye, d’abord consacrée aux apôtres Pierre et Paul, accueillit en 512 le corps de la patronne de Paris. Elle fut à plusieurs reprises pillée par les Normands aux IXe et Xe siècles. Si un regain d’activité est perceptible au début du XIe siècle, un mouvement de décadence est à l’origine de la réforme conduite en 1148 par l’abbé de Saint-Denis, Suger, alors régent du royaume de France. Il impose notamment aux chanoines réguliers de saint Augustin, désormais installés à l’abbaye jusqu’à la Révolution, d’entretenir une bibliothèque et une école de copistes. Le plus ancien manuscrit connu provenant de la bibliothèque de l’abbaye, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Soissons (ms 80) porte un ex-libris du XIIe siècle : » Iste liber est Sancte Genovefe parisiensis « . Comme c’était l’usage dans les bibliothèques ecclésiastiques, cette marque de possession est accompagnée d’une clause comminatoire, menaçant d’anathème celui qui oserait dérober le volume ou simplement masquer l’ex-libris : » Quicumque eum furatus fuerit, vel celaverit, vel ab ecclesia subduxerit, vel titulum istum deleverit, anathema sit « . Une copie du catalogue de la bibliothèque, exécutée au XIIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, ms lat. 16203, fol. 71v) fait état de 226 volumes, dont seulement 3 ou 4 peuvent aujourd’hui être identifiés avec certitude dans les collections de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Outre les manuscrits inventoriés — des recueils de sermons, du droit canon, les œuvres des pères de l’église, les gloses et commentaires sur les Écritures de Raban Maur et Bède Le Vénérable — , l’abbaye possédait certainement d’autres livres, bibles, missels ou graduels, affectés expressément au service du culte. Mais au cours du XVIe siècle, affaiblissement de la communauté et mauvaise administration sont cause d’une dispersion des volumes de la bibliothèque. De nombreux manuscrits, que les bibliothécaires de l’abbaye tâcheront de récupérer au siècle suivant, sont alors vendus, parfois au prix du papier. Une nouvelle réforme s’impose donc, qui aura pour conséquence la fondation véritable de la Bibliothèque royale Sainte-Geneviève.

En 1619 en effet, Louis XIII donne l’abbaye en commende au cardinal de La Rochefoucauld, alors évêque de Senlis, qui avait été ambassadeur à Rome et était l’un des plus actifs artisans en France de la réforme tridentine. Le cardinal fit de Sainte-Geneviève le chef d’ordre de la nouvelle Congrégation de France, qui réunissait de nombreuses abbayes augustiniennes. En 1624 il souhaita parachever sa réforme en ressuscitant la bibliothèque de l’abbaye : il lui confia alors 600 volumes de sa propre collection. Ce don constitue le premier noyau et le point de départ de l’actuelle Bibliothèque Sainte-Geneviève, dont les collections s’accrurent jusqu’à nos jours sans solution de continuité, y compris pendant la Révolution. En complétant ce don initial par le legs, en 1640, de l’ensemble de ses livres et papiers personnels, La Rochefoucauld fut également à l’origine d’un fonds d’archives qui est aujourd’hui du plus haut intérêt pour l’histoire des réformes monastiques du premier XVIIe siècle. Le P. Jean Fronteau, qui fut le premier bibliothécaire de l’abbaye réformée, accrut considérablement la collection, en l’orientant vers la patristique et la théologie, mais aussi vers les langues orientales. La bibliothèque conserve également l’importante documentation et les dossiers de travail que Fronteau avait amassés sur l’Imitation de Jésus Christ, en participant aux débats érudits que suscitait la question de l’attribution de ce texte. Sous son exercice et sous celui du P. Pierre Lallemant, qui lui succède en 1662, dons et legs de particuliers se succèdent, qui témoignent de la considération dont jouit la bibliothèque des génovéfains. Conjugués aux dons effectués par les monastères augustiniens à leur abbaye mère, au bénéfice du droit d’aubaine et aux acquisitions onéreuses, ils contribuent à faire de la bibliothèque l’une des premières collections parisiennes. Gabriel Naudé lui lègue une centaine de volumes en 1653. Jean Ballesdens, éditeur de classiques, secrétaire du chancelier Séguier et membre de l’Académie française dès 1648, avait souhaité que l’abbaye puisse acquérir ses livres — près de 10 000 volumes — à sa mort. Ceux-ci sont dispersés en 1676, mais, en concurrence avec des acquéreurs comme Boileau, Furetière ou Colbert, les bibliothécaires de l’abbaye ne peuvent en acheter que 150. A la mort du P. Claude du Molinet, bibliothécaire de 1675 à 1687, qui associa un cabinet de curiosités à la bibliothèque, celle-ci comptait 20 000 livres imprimés.

Reliure de maroquin rouge aux armes de Charles-Maurice Le Tellier Liber psalmorum, éd. J.B. Bossuet, Lyon, 1691.Mais l’enrichissement le plus considérable que la bibliothèque connut sous l’Ancien Régime fut le legs, en 1710, des collections de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims et fils du ministre de Louis XIV. En vertu de son testament holographe du 5 novembre 1709, ce grand prélat bibliophile laissait ses manuscrits à la bibliothèque du roi, et ses 16 000 volumes imprimés à la bibliothèque de l’abbaye Sainte-Geneviève. La plupart des livres provenant du legs Le Tellier sont aujourd’hui reconnaissables dans les collections à la présence d’un ex-dono gravé collé sur le contre-plat, et d’une reliure de maroquin rouge frappée à ses armes, trois lézards d’argent surmontés de trois étoiles d’or.

La collection de Le Tellier était particulièrement riche en provenances remarquables (Jean Grolier, Henri VIII d’Angleterre, Jacques Auguste de Thou), en incunables, en éditions aldines et en recueils de musique baroque. Près de 500 volumes concernaient les pays du Nord et formeront le cœur de la future Bibliothèque Nordique, individualisée en tant que telle au XIXe siècle. Son entrée à Sainte-Geneviève, de surcroît, allait avoir des conséquences déterminantes sur l’organisation des collections. En effet, un catalogue de la bibliothèque de Le Tellier avait été dressé et publié en 1693, vraisemblablement par les soins de Philippe Dubois, le bibliothécaire de l’archevêque (Bibliotheca telleriana, Paris, Imprimerie royale, 1698, in-fol.). Celui-ci avait alors suivi l’ordre méthodique récemment mis au point par Nicolas Clément pour la bibliothèque royale. Ce système classificatoire était fondé sur une répartition disciplinaire des titres en 23 classes, désignées par une lettre de l’alphabet, à l’intérieur desquelles les livres étaient répartis en trois ensembles suivant leur format : in-folio, in-4°, in-8° et petits formats. Les génovéfains conservèrent cet ordre et l’appliquèrent à l’ensemble des collections. Il servit au P. Claude Prévôt qui, au début du XVIIIe siècle, rédigea le premier catalogue méthodique exhaustif des livres imprimés de la bibliothèque.

La galerie de la bibliothèque de l'abbaye Sainte-Geneviève en 1773 Gravure de Pierre-Claude de La Gardette, 1773.Le siècle des Lumières représente une période faste pour la bibliothèque. Elle est particulièrement bien gérée — deux récolements sont effectués, en 1734 et en 1753 — et est régulièrement ouverte au public. Elle est signalée dans l’Almanach royal à partir de 1756, et dans la plupart des guides publiés en Europe à l’intention des voyageurs érudits et curieux. A la veille de la Révolution, les collections s’enrichissent considérablement dans les domaines scientifiques. Ces orientations sont à mettre au crédit du P. Alexandre-Guy Pingré (1711-1796), membre de l’Académie des sciences, savant voyageur, océanographe et astronome, qui non seulement commande pour l’institution qu’il dirige les publications des principales sociétés savantes, mais de surcroît lui laisse le fruit de ses propres travaux. Il s’était adjoint les services du bibliographe Barthélemy Mercier de Saint-Léger, qui pratiqua de nombreux échanges avec d’autres bibliothèques conventuelles ou des particuliers, et fréquenta assidûment les ventes publiques. A la veille de la Révolution, la bibliothèque était riche de 58 000 imprimés et 2 000 manuscrits.

C’est à la diplomatie et à la forte personnalité de Pingré qu’elle dut de traverser sans encombre la Révolution, et de survivre à l’abbaye, exception dans l’histoire des bibliothèques conventuelles françaises qu’elle partage avec la modeste collection du prieuré de Saint-Martin-des-Champs (aujourd’hui École supérieure des Arts et Métiers). Si le 2 novembre 1789 les biens de l’abbaye passent sous l’administration du district, Pingré fait adopter par le chapitre génovéfain le texte d’une proposition qui offre à la commune de Paris l’ensemble des collections de l’abbaye, bibliothèque et cabinet de curiosités. Mais la requête n’est pas acceptée par l’Assemblée nationale, ses membres arguant du fait que les biens concernés ont déjà été proclamés propriété de la nation. C’est alors que la gestion efficace qu’avaient connue les collections au XVIIIe siècle, la qualité de leurs catalogues, ainsi que l’entregent et la force persuasive de Pingré jouent en faveur de la continuité de l’institution. Le 21 avril 1790, des commissaires de la municipalité visitent les collections, qui leur semblent « dans le meilleur ordre », et visent l’état de la bibliothèque, dressé par Pingré à leur intention. Grâce aux termes flatteurs du procès verbal de visite et au zèle de Pingré, la bibliothèque est laissée à la garde de ses bibliothécaires ; elle obtient même un budget de fonctionnement, alloué par la ville. Lorsque Pingré meurt, en 1796, alors que l’abbaye Sainte-Geneviève a définitivement disparu, la bibliothèque, rebaptisée bibliothèque du Panthéon, est assurée de sa survie. Elle a ainsi échappé au sort commun des collections ecclésiastiques, saisies, réunies dans des dépôts littéraires et dispersées au profit de nouvelles institutions.

Par un décret du 17 floréal an V (2 mai 1797), le Directoire nomme Claude-François Daunou administrateur de la bibliothèque. Ce juriste, qui fut l’un des rédacteurs de la constitution de l’an II, reste à la tête de l’établissement jusqu’en 1804, date à laquelle il prend la direction des Archives impériales. Les missions officielles dont il est régulièrement chargé ne l’empêchent pas de se consacrer avec beaucoup d’ardeur à la bibliothèque, qui bénéfice du reste amplement de sa position politique privilégiée. Il dresse le catalogue des incunables, qui ne sera imprimé qu’en 1892, par les soins de Marie Pellechet ; il fait dresser un catalogue alphabétique des imprimés, en 33 volumes. Sous son administration, la bibliothèque du Panthéon bénéficie de dons nombreux et réguliers de la part des grandes institutions nationales (Commission de l’Instruction publique, École polytechnique, Institut national, Imprimerie de la République) et des savants qui sont souvent des amis personnels de Daunou (Jussieu, Cuvier, Lamarck). Si la bibliothèque de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève avait été préservée de la Révolution, elle allait même en profiter largement, d’une part en se voyant attribuer des volumes provenant des confiscations des biens du clergé et des émigrés, d’autre part en bénéficiant des saisies effectuées à l’étranger par les armées révolutionnaires et impériales. En effet, depuis 1795, les bibliothécaires avaient été autorisés à effectuer des sélections dans les dépôts littéraires, au même titre que les bibliothèques Nationale, des Quatre-Nations (Mazarine) et de l’Arsenal. Cette sélection, qui représente au total quelque 20 000 volumes, manifeste le souci de constituer une grande bibliothèque publique. Les bibliothécaires s’attachent en effet à compléter et actualiser les collections génovéfaines en choisissant par préférence des éditions récentes, des classiques en traduction française, des ouvrages de droit, de littérature et du théâtre. Concurremment, de nombreux achats sont effectués en ventes publiques ou sur le marché du livre de seconde main, lesquels assurent au début du XIXe siècle, dans des proportions inédites, la redistribution de milliers de volumes provenant des collections supprimées sous la Révolution. Ces accroissements expliquent la grande variété des provenances des livres actuellement conservés à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, puisqu’on y trouve notamment des ex-libris de Saint-Victor, de Saint-Germain-des-Prés, des Cordeliers ou de la Sorbonne.

La bibliothèque, qui retrouve son appellation de Sainte-Geneviève à la Restauration, est toujours caractérisée par une singulière continuité, puisque deux anciens collaborateurs de Pingré succèdent à Daunou, Jean-Marie Viallon et Etienne-Pierre Ventenat. En ce premier tiers du XIXe siècle, elle fait déjà figure de fleuron de la lecture publique ; située au cœur du quartier latin, elle doit de surcroît répondre aux besoins croissants du lectorat universitaire. Cette double vocation, fidèle à l’encyclopédisme et à la publicité que les chanoines avaient promus dès avant la Révolution, s’accomode toutefois mal des faibles budgets qui sont alors ceux des bibliothèques françaises. La réponse apportée par l’État à ce dilemme entre besoins et pénurie constitue un événement majeur pour la Bibliothèque : elle devient, par décret royal du 27 mars 1828 (selon des modalités revues en 1848) attributaire de l’exemplaire du dépôt légal imprimeur destiné au Ministère de l’Intérieur. Cette attribution concerne les disciplines et domaines qui sont reconnus comme ses spécialités : théologie et philosophie, droit, médecine, sciences. La source du dépôt légal lui garantit désormais un accroissement ample et régulier de livres contemporains. La mesure est d’importance : elle confirme une prise de conscience par l’État des besoins documentaires parisiens ; elle réaffirme que Sainte-Geneviève a qualité pour y répondre ; elle lui donne enfin les moyens de le faire.

C’est dans la même perspective qu’est décidée la construction d’un bâtiment spécifique pour la Bibliothèque. Celle-ci n’avait en effet pas quitté l’édifice abbatial qu’elle partageait depuis l’Empire avec l’École du Panthéon, devenue lycée Napoléon, puis Corneille, et aujourd’hui Henri IV. La nouvelle construction est élevée par l’architecte Henri Labrouste à quelques pas de l’ancienne abbaye, sur un terrain occupé par l’ancien Collège de Montaigu, devenu prison militaire puis désaffecté. Le nouveau bâtiment est inauguré le 4 février 1851.

Le ton était donné. Sortie sans dommage du tumulte révolutionnaire, solidement ancrée et pleinement maintenue dans l’esprit encyclopédique par les autorités, dotée désormais d’un bâtiment exemplaire, la Bibliothèque Sainte-Geneviève va pouvoir de nouveau donner toute sa mesure. Ses richesses anciennes et nouvelles vont se redéployer en trois grands départements : la Réserve, le Fonds général, le Fonds fenno-scandinave.

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